« Il y a de la beauté dans le chaos » Mylène Jampanoï et Samuel Massilia racontent la naissance de Léna
Avant d'être un roman publié aux éditions Sixième(s), Léna était un scénario. Pendant quatre ans, Mylène Jampanoï et Samuel Massilia ont construit ce projet à quatre mains, entre la Grèce et la France. À l'occasion de leur venue à la librairie Rupture, au cœur de la Cité Radieuse du Corbusier à Marseille, les deux auteurs reviennent sur la naissance de ce premier roman, leur méthode de travail et les thèmes qui le traversent.
Un jour, vos deux plumes se sont rencontrées et vous avez créé Léna. Comment est née cette histoire ?
Mylène Jampanoï : J'ai fait une école qui s'appelle la Fémis. On nous oblige à retourner dans notre enfance, notre adolescence, à aller au plus près de nous-mêmes pour être le plus sincère et le plus juste possible. Cette histoire m'a obsédée pendant toute cette année de formation. Le scénario est né. Le roman, lui, était encore totalement inachevé.
Le scénario est terminé. Le roman, lui, reste à écrire. Mylène Jampanoï accumule les notes, rédige quelques pages, puis met finalement le projet de côté. Sa rencontre avec Samuel Massilia donnera un nouvel élan à cette histoire.
Pourquoi lui ?
Mylène Jampanoï : J'avais déjà donné plusieurs interviews avant de rencontrer Sam, mais j'étais souvent déçue. Quand j'ai lu son interview, j'ai trouvé qu'il avait sublimé la part humaine. Il y avait la forme, mais surtout le fond. C'était juste, émouvant, humain. Je me suis dit : « C'est exactement ce que j'avais ressenti pendant notre échange. » Je l'ai rappelé. L’évidence est apparue.
“Elle m'a répondu : Avant ça, j'aimerais en faire un roman. Est-ce que tu es prêt pour le faire à quatre mains ? J'ai dit oui.”
Quand Mylène vous a contacté, ça a été "oui" tout de suite ou "je vais réfléchir" ?
Samuel Massilia : Je suis assez instinctif, dans ma vie personnelle comme professionnelle. Je ne m'attendais pas du tout à ce que Mylène me rappelle. Elle m'a demandé si j'étais curieux de lire son scénario écrit à la Fémis. J'ai accepté, bien évidemment. En moins de 48 heures, j'étais totalement emballé. Les sujets de l'enfance et de l'adolescence me touchent particulièrement, et j'ai été saisi par cette écriture instinctive, directe, brute. Je l'ai rappelée pour lui dire à quel point son scénario m'avait touché et que j'espérais le voir devenir un film. Elle m'a répondu : « Avant ça, j'aimerais en faire un roman. Est-ce que tu es prêt pour le faire à quatre mains » J'ai dit oui. Je voulais aussi mûrir dans mon écriture. Mon premier livre était une biographie ; là, c'était un roman. Au final, cette aventure aura duré quatre ans… Quatre ans de travail, quatre ans de bonheur.
Le scénario existe désormais. Reste à lui donner une nouvelle forme : celle d'un roman écrit à quatre mains.
Comment ça fonctionne d'écrire à deux ?
Mylène Jampanoï : En fait, je suis partie vivre en Grèce. Tout s'est donc fait à distance, grâce à Zoom, WhatsApp, de très nombreux mails et de longues conversations téléphoniques. Finalement, nous avons réussi à structurer cette distance. À chaque fois que nous nous appelions, c'était pour travailler… même si on a parfois digressé.
Qu'est-ce qui a été le plus difficile dans cette écriture à deux ? Est-ce que c'est d'être d'accord sur des idées ? Est-ce qu'il y a souvent des doutes ?
Mylène Jampanoï : Le scénario nous a aidés à structurer le livre. C'était notre base. Nous avions une vision commune de ce que nous voulions raconter. Je ne sais pas ce qui s'est passé, mais c'était une évidence. C'était fluide. Il y a des chapitres que j'ai écrits et d'autres que Sam a écrits.
Samuel Massilia : Le scénario constituait une base très solide sur laquelle nous pouvions nous appuyer. Il fallait ensuite lui apporter une dimension romanesque. Au début, j'ai abordé ce projet avec mon regard de journaliste. Je posais beaucoup de questions sur la psychologie des personnages, sur l'environnement dans lequel Léna évolue, afin d'être le plus juste possible. Bien sûr, il y a eu des moments de doute. Quand l'un manquait de recul, l'autre prenait le relais. Et lorsque nous doutions tous les deux, nous faisions une pause pour laisser le texte respirer. Dès le départ, nous voulions un roman court, direct, presque cinématographique. Aujourd’hui on a une œuvre dont on est extrêmement fiers et qui nous ressemble.
Au-delà de son processus d'écriture, Léna est avant tout un roman qui interroge la violence, la reconstruction et la résilience. Mais comment donner envie aux lecteurs de découvrir cette histoire ?
Qu'est-ce que vous pourriez dire pour donner envie aux lecteurs d'ouvrir ce livre ?
Samuel Massilia : Ce n'est pas seulement une histoire de transfuge de classe. Il y a aussi de la beauté dans le chaos. C'est surtout l'histoire d'une jeune fille qui cherche les mots pour condamner ce qu'elle a vécu.
Mylène Jampanoï : Toutes les générations se posent des questions sur la violence systémique. On en parle souvent d'un point de vue politique ou théorique. Ce qui nous intéressait, c'était de la raconter autrement. Le lecteur va vivre avec cette gamine de 14 à 17 ans. Il va marcher avec elle, courir avec elle, tomber avec elle. C'est là que cette violence, qu'on ne cesse de théoriser, devient concrète. On la comprend à travers l'abandon, les adultes qui ne prennent pas leurs responsabilités ou ceux qui désirent des enfants beaucoup trop jeunes. Et tout est raconté du point de vue de cette adolescente. C'était important pour moi, parce qu'elle n'est jamais adulte jusqu'à la dernière page. Pour moi, Léna reste une enfant.
Samuel Massilia : Beaucoup de sujets sont abordés dans ce livre : le lien mère-fille, l'emprise… Pourtant, nous ne voulions pas nous éparpiller. Nous suivons un seul point de vue, celui de Léna. C'est une véritable course contre la montre : on est avec elle, on ne bifurque à aucun moment.
Mylène Jampanoï : Le fait de rythmer le récit, de le romancer et d'imaginer les décors nous a permis de ne jamais tomber dans le misérabilisme. Nous avons essayé d'y apporter une certaine dignité et une pudeur qui font avancer à la fois le personnage et l'histoire.
Si Léna puise dans une matière profondément intime, les deux auteurs rappellent qu'il s'agit avant tout d'une œuvre de fiction. Un équilibre essentiel dans la construction du roman.
Dans le personnage de Léna, il y a un peu de toi. À l'inverse, qu’est-ce qu’il manque ou qu’est-ce qu’il y a en plus chez Léna qu’il n’y a pas chez Mylène ?
Mylène Jampanoï : Je ne m'attendais pas à cette question. Aujourd'hui, la femme que je suis a beaucoup changé. J'ai peut-être moins de détermination et de courage. J'ai aussi davantage de recul sur les événements et je réfléchis beaucoup avant d'agir. Léna, elle, agit d'instinct. Elle est intuitive. C'est un animal.
Pour toi, Samuel, tu entres dans quelque chose de personnel, d'intime. Est-ce qu'il y a une difficulté à rester fidèle à cette histoire tout en laissant une place à la fiction ?
Samuel Massilia : Oui, forcément. Nous avons deux styles d'écriture différents, mais ils finissent par se rejoindre. Mylène a beaucoup travaillé la psychologie des personnages et les dialogues. De mon côté, je me suis davantage attaché à l'environnement. Ce n'est pas seulement du descriptif : il s'agit de créer une atmosphère, une énergie qui définit certaines actions. À aucun moment je ne me suis dit que je racontais quelque chose de très personnel. Nous écrivions un roman. Une fois cette idée directrice posée, il devenait beaucoup plus simple de se livrer et d'écrire de manière décomplexée.
Après quatre années d'écriture, le roman ne leur appartient plus vraiment. Depuis sa publication, ce sont désormais les lecteurs qui s'approprient l'histoire de Léna.
“Quel est le retour le plus touchant que vous ayez reçu ?”
- Mylène MLN -
Depuis la sortie du livre, quel est le retour le plus touchant que vous ayez reçu ?
Mylène Jampanoï : Honnêtement, les critiques sont bonnes. Les lecteurs sont émus. Ils aiment Léna, ils ont envie de la suivre, ils ont envie d'une suite. Grâce aux réseaux sociaux, nous avons un contact direct avec eux. Ça m'arrive de pleurer tellement je suis bouleversée.
Samuel Massilia : Nous sommes très proches de nos lecteurs, notamment grâce à Instagram, où nous échangeons beaucoup. Les retours sont extrêmement positifs. D'ailleurs, c'est la première fois de ma vie que j'ai autant de bonnes notes… Ça rattrape un peu mes bulletins scolaires !
Ce qui nous touche surtout, c'est que les lecteurs prennent le temps d'écrire. Ils ne se contentent pas de dire qu'ils ont aimé le livre. Ils l'analysent, y apportent leur propre regard et trouvent parfois des choses auxquelles nous n'avions même pas pensé. C'est assez bluffant.
Si un lecteur ouvre Léna dans dix ans, qu'aimeriez-vous qu'il ressente en refermant le livre ?
Mylène Jampanoï : J'ai envie de réconcilier Léna avec tout le monde. J'ai envie qu'on la prenne dans les bras et qu'on la console.
Samuel Massilia : Je cautionne à 100 %. Déjà, ce sera une chance si, dans dix ans, le livre continue à être lu. Et je n'en doute pas, parce que je crois à l'intemporalité des œuvres littéraires, et des œuvres tout court. J'espère surtout que les lecteurs ressentiront la même émotion et que, dans dix ans, avec Mylène, nous continuerons à échanger avec eux autour de Léna.
À propos de Léna
Titre : Léna
Auteurs : Mylène Jampanoï et Samuel Massilia
Éditeur : Éditions Sixième(s)
Parution : Mai 2026
Nombre de pages : 144
Où le trouver : en librairie et sur les plateformes de vente en ligne.
Interview réalisée par Mylène MLN
📍 Librairie Rupture – MAMO by Ora Ïto, Cité Radieuse Le Corbusier, Marseille.
Cette interview est également disponible en vidéo : https://youtu.be/6he_0_MP7ds
