Sans pitié : le poids de l’indicible
“ Un film rare, qui choisit le silence là où d’autres chercheraient l’effet”
Hier soir, j’ai assisté à l’avant-première de Sans pitié sans vraiment savoir ce qui m’attendait. J’en suis sortie profondément marquée. Pas secouée au sens spectaculaire du terme, mais atteinte, durablement. Sans pitié est un de ces films rares qui ne cherchent jamais à forcer l’émotion, mais qui s’installe lentement, par couches, jusqu’à laisser une trace.
Le film s’ouvre sur une cellule familiale réduite à l’essentiel : une mère et ses deux fils, liés par une vie foraine faite de routines, de gestes répétés et de silences. Un événement vient briser cet équilibre fragile. Le récit n’en dira presque rien. Sans pitié choisit très tôt l’ellipse et s’y tient jusqu’au bout.
Le scénario avance par fragments. Il ne montre que des retours : celui d’un enfant, puis des années plus tard, celui d’un adulte. Entre les deux, un vide. Un hors-champ volontaire, que le film ne cherche jamais à combler. Ce qui est joué pendant cette absence n’est jamais formulé.
Cette retenue n’est pas un contournement, mais un véritable parti pris de mise en scène. Ce film aborde un sujet profondément sensible sans jamais le nommer, préférant laisser les images, les sons et les silences faire leur travail. La violence n’est ni montrée ni expliquée, elle circule ailleurs, dans les regards, dans les corps, dans ce que chacun comprend sans parvenir à le dire.
Au coeur du récit, la relation entre Ryan (Tewfik Jallab) et son frère Dario (Adam Bessa). Une relation construite sur l’incapacité à se dire les choses, motif central du film. Ryan ne connaît pas les détails du passé de son frère, mais il en perçoit l’essentiel. Et cela suffit à déclencher un mouvement irréversible. Sans pitié évite soigneusement les codes du film de vengeance classique. Il s’en éloigne par sa temporalité, par son économie de mots, par sa retenue. Le film ne cherche jamais l’effet, mais installe une tension morale permanente. Ce qui frappe durablement, c’est l’atmosphère. Les couleurs, les décors, la lenteur des plans, cette sensation constante d’un poids qui ne se dissipe jamais. Le film privilégie le climat à l’explication, l’impression à la démonstration.
Le réalisateur (Julien Hosmalin) explique avoir penser son film davantage comme un western que comme un polar. Une référence éclairante : des figures solitaires, une morale silencieuse, des confrontations intérieures plus que spectaculaires. Cette filiation se retrouve aussi dans la mise en scène elle-même, à travers le travail des cadres, les plans insistants sur les regards et une musique qui accompagne la tension plus qu’elle ne la souligne. Le décor forain devient alors un territoire presque mythologique, filmé comme un espace de projection, à la frontière du réel et du fantasme.
Le film est traversé par une dimension très intime. Le réalisateur y rend hommage à son enfance, à son frère, à une figure marginalisée très jeune et à un univers qu’il a longtemps observé sans jamais vraiment en faire partie. Julien Hosmalin est allé chercher ses acteurs. Tewfik Jallab raconte avoir été immédiatement saisi par le scénario, au point de vouloir faire le film quoi qu’il arrive. L’acteur fait exister une tension continue, travaillée dans la durée, qui trouve son point de rupture dans une scène d’explosion d’une grande intensité. Ce basculement n’annule pas la retenue du jeu, il en révèle au contraire la profondeur, ouvrant la voie à une compréhension silencieuse entre les deux frères. Tewfik Jallab confirme ici une ampleur de jeu remarquable.
Face à lui, Adam Bessa compose un personnage d’une grande complexité, travaillé dans la retenue mais jamais dans l’effacement. Son jeu repose sur une intériorité constamment sous ension, une manière d’habiter le silence sans se figer. L’acteur évite toute forme de composition illustrative : son personnage ne s’explique pas, ne se justifie pas et c’est précisément dans cette opacité assumée que sa présence s’impose. Chaque regard, chaque immobilité semble chargé d’un passé qui ne se dit pas, donnant au film une profondeur supplémentaire. Adam Bessa m’a confié avoir souhaité éviter toute caricature des marques visibles souvent associées aux personnages traumatisés. Le tatouage sous l’œil (le mot “Numb”, en hommage à XXXTentacion), s’inscrit ainsi comme une trace discrète, presque intime. Une manière d’évoquer un état intérieur sans le surligneur, en parfaite cohérence avec l’économie de signes et la retenue qui traversent le film. Adam Bessa déploie ici un travail d’acteur d’une grande finesse, fondé sur le corps et le silence.
Sans pitié est un film exigeant, mais jamais hermétique. Un film qui accepte les zones d’ombre, qui fait confiance au spectateur et refuse les réponses faciles. C’est le genre de découverte que l’on fait en salle, que l’on prolonge dans les échanges et qui continue de résonner longtemps après la projection.
Un cinéma rare, exigeant et profondément habité, à découvrir en salle à partir du 14 janvier.
Mylène MLN
